Être soi au travail, une question d’intégrité

La vie professionnelle nous offre une place dans la société tout en nous forçant à nous positionner en permanence face aux autres (collègues, patrons, partenaires, etc.) et face à nous-mêmes. Sommes-nous à la bonne place? Où mettre la limite dans les compromis à faire au quotidien? Est-ce que nos tâches correspondent à nos compétences? Notre milieu professionnel est-il vraiment porteur, nous permet-il de développer notre plein potentiel?

Nous ne faisons pas toujours cet exercice de positionnement de façon consciente. Souvent, c’est la conformité à l’air du temps, à certaines règles non écrites qui l’emporte et peut, dans certains cas extrêmes, emporter notre équilibre, voire notre santé. La logique qui prévaut aujourd’hui dans nos sociétés occidentales est celle de la rentabilité, de la performance, de la reddition de comptes. L’équilibre travail-famille, l’expression de sa mission de vie, de sa créativité, de ses intérêts ne correspondent guère à la réalité. On en parle plus qu’on ne les met en pratique. Quelle est donc la part du choix des individus dans leur travail? Les beaux thèmes évoqués ci-dessus sont souvent contrebalancés par d’autres qui, eux, traduisent un vrai malaise : stress, absentéisme, présentéisme, épuisement voire carbonisation professionnelle (le fameux « burn out »)…

Voilà pourquoi je m’interroge en osant faire une analogie avec des situations décriées à d’autres époques. En effet, sommes-nous si loin de ce que Karl Marx appelait l’aliénation du travail? Bien sûr, le contexte du début de l’ère d’industrialisation différait de celui qu’on vit présentement… Les industriels utilisaient davantage la force physique de la main-d’œuvre. Cette dernière incluait même les enfants, était peu éduquée, s’épuisait, n’avait que peu de recours face au patronat. Les gens travaillaient comme des bêtes et gagnaient une misère à la sueur de leur front. C’était Zola. Ces situations ont déclenché des mouvements ouvriers, de véritables luttes sociales qui ont débouché sur une série de droits (temps de travail et de vacances réglementés, salaire minimum, sécurité, etc.) que nous considérons comme « acquis » aujourd’hui. Si les conditions diffèrent pour la moyenne des occidentaux, il me semble que l’autonomie des individus n’est pas plus garantie qu’à l’époque. Il existe des formes plus insidieuses d’aliénation (mentale, morale) qui n’en sont pas moins réelles. Sous une forme plus ou moins déguisée, c’est le modèle de l’entreprise qui règne en maître aujourd’hui. Nous vivons donc à l’ère d’un jargon creux, celui des séances de « coaching, team-building, e-learning » dans le cadre de « plans, stratégies, orientations » pour offrir des services « personnalisés » qui ont pour but de remettre un tant soit peu d’humain dans le déshumanisé total… L’auteur Corine Maier, dans son pamphlet « Bonjour paresse », décrit bien l’idéologie de la culture d’entreprise et son emprise pernicieuse sur les masses salariées.

Il est difficile de contester cette logique. Chacun fait donc des compromis en trouvant des solutions individuelles pour s’épanouir malgré le manque d’intérêt ressenti face à son travail ou pour contrer le trop-plein de stress qu’il y vit… Yoga, entraînements variés sur machines diverses, séjours dans des spas, jardinage, patin, marche nordique, et j’en passe. Sans nier l’intérêt de ces activités, sont-elles autre chose qu’un dérivatif, qu’un pansement sur une jambe de bois, une goutte d’eau dans l’océan? Ces gestes isolés ne sont-ils pas dérisoires face à l’idéologie capitaliste, la logique implacable du « toujours plus, toujours plus vite »? Qu’en est-il du lien social, du projet de société dans laquelle on vit? Passés aux oubliettes, ces projets passent pour aussi ringards que le syndicalisme ou le féminisme…

À mon sens, s’il est une solution individuelle, elle doit comporter un aspect réflexif et une dimension éthique. Cette solution est une nouvelle forme de lutte, de combat. C’est celui de l’intégrité. Par intégrité, j’entends l’effort conscient de rester soi, de se respecter dans ses valeurs, dans ses forces et ses limites. C’est tout un programme. Sans l’intégrité, soumis à l’idéologie dominante et la pression du groupe, l’individu se perd, se soumet ou abuse de son pouvoir. Il perd ce qu’il y a de plus précieux en l’humain. Sans l’intégrité, l’influence devient manipulation, la recherche compulsive de valorisation, un manque de dignité. Être intègre, c’est donc être fidèle à soi-même, être libre, rendre service sans être servile. C’est un défi quotidien. L’œuvre d’une vie.

La famille : tremplin ou étouffoir?

Des demandes plus grandes que nature
On demande bien des choses à la famille : d’être à la fois un havre de paix, un lieu où l’on se ressource et où l’on se sent en sécurité, mais aussi où l’on sera stimulé, et où, comme enfant, on trouvera les forces nécessaires pour quitter le nid, prendre son envol et aller voir ailleurs. Au sein de sa famille, chaque individu, père, mère ou enfant, aspire à être aimé de façon inconditionnelle et à réaliser pleinement tous ses désirs. Mais chacun sait, par expérience, qu’il n’y a pas d’amour qui ne soit teinté d’ambivalence, pas de désir qui ne s’accompagne aussi de souffrance.

Des changements historiques et une constante
La famille a de tout temps été un lieu de socialisation, mais sa structure a beaucoup changé. La famille dite « élargie », a été ébranlée par l’industrialisation massive et la profonde mutation des rapports de travail. L’urbanisation à outrance, de plus en plus de déplacements de la main-d’œuvre, l’apparition d’une classe moyenne de plus en plus consumériste ont, entre autres, contribué à l’éclatement de la famille traditionnelle. La famille a aussi subi des changements dans la mesure où l’institution du mariage elle-même a cessé d’être un arrangement garantissant la stabilité sociale et la perpétuation du nom par la descendance. Le contrat de mariage s’est doublé d’un pacte d’amour considéré comme la panacée. À partir des années 1960, avec l’indépendance économique et le contrôle des naissances, un autre changement s’est produit puisque les femmes ont commencé à demander le divorce lorsqu’elles ne trouvaient pas dans le couple les facteurs propices à leur épanouissement. Il reste cependant un fait que le modèle patriarcal est encore très présent, et profondément intériorisé par les femmes, sans compter que le besoin de sécurité matérielle se calque souvent sur le besoin de sécurité affective présent chez tous les individus. D’étendue, la famille est devenue souvent nucléaire, monoparentale voire recomposée. Entre ces configurations diverses règne pourtant une constante : il semble bien que la lente conquête de l’autonomie s’applique en fait tout autant auxdits « adultes » qu’aux enfants!

Les tiraillements de la construction de soi
Depuis l’avènement de la psychanalyse et de la psychologie cognitive, puis l’apport des neurosciences, on sait que la structure psychique d’un individu n’est ni totalement innée ou acquise mais un mélange des deux. Chaque personne se retrouve aux prises avec des pulsions, traverse des stades et des complexes. Dès la naissance, des conflits se jouent avec le monde extérieur, ce qui met en place des modes d’attachement aux autres qui laissent des traces biologiques dans le monde intime du sujet. Les neurosciences nous apprennent qu’il existe une certaine plasticité du cerveau et que donc, même si les premières années de l’enfance sont très formatrices, il existe des possibilités de soigner les traumatismes. Nous aurions donc tous une certaine marge de manœuvre pour nous développer et nous épanouir au-delà des blessures de l’enfance.

Les héritages
Qu’on les appelle des valises ou des casseroles, il semble parfois que nous traînions des maux qui nous dépassent, qui nous viennent de loin. Nous sommes tous plus ou moins conditionnés par les modèles que nous ont imposés nos parents; et la prise de conscience et le démêlage de ce qui nous fait nous et de ce qui nous programme inconsciemment représente souvent le travail d’une vie entière. Mais au-delà de ce bagage génétique et intergénérationnel, il existe aussi un héritage que l’on peut appeler le transgénérationnel. Cet héritage peut se manifester par des loyautés invisibles, des répétitions d’accidents apparemment incompréhensibles qui font partie de ce que l’on appelle le syndrome d’anniversaire. En se penchant sur sa généalogie, on peut travailler certaines étapes du deuil, renoncer à certains schémas et adopter une nouvelle perspective sur la complexité familiale. Même si on n’a pas l’impression d’avoir choisi sa famille, on peut consentir d’y être né et finir par se réapproprier son histoire.

Développer des compétences pour devenir l’artisan de sa vie
Pris dans ce champ de forces, entre nos bagages plus ou moins encombrants et nos pulsions primitives, et sans les rites de passage qui aidaient autrefois l’individu à prendre sa place, il devient difficile de se construire et dépasser ses ardeurs et ses contradictions. Construire sa vie est exigeant et réclame avant tout que l’on puisse tourner son regard vers l’intérieur. À l’image des consignes reçues à bord des avions, en cas d’alerte, il est essentiel de bien ajuster son masque à oxygène avant d’aider son voisin. Il en va de la survie des deux. Si le « je » est faible, il sera incapable de se comporter de façon éthique avec autrui; en étant conscient de nos tensions intérieures, leur impact est moins dévastateur. Gérer ses émotions, accepter les tensions, négocier sans nier l’autre, faire des compromis, passer des contrats et les respecter, c’est tout un art et cela s’apprend. Cet apprentissage peut se faire, dans le meilleur des cas, au sein de la famille mais il est aussi tributaire de choix de société. Il est crucial d’investir dans l’éducation et plus particulièrement dans le développement précoce des compétences qui tournent autour du savoir-être. C’est une étape indispensable dans le cheminement vers l’autonomie. On ne peut pas tout demander à la famille sans quoi elle deviendrait effectivement plus un étouffoir qu’un tremplin…