Les ficelles de la manipulation

Les systèmes de fonctionnement de manipulateur et de manipulé prennent leur source, comme tous les autres systèmes, dans le besoin d’être aimé et reconnu. Le manipulateur est un charmeur, celui qui se met au service des autres et qui va au-devant de leurs besoins dans le but de les rendre redevables et d’obtenir ce qu’il veut. C’est un système des plus aliénants parce qu’il prive l’être de sa liberté. Le manipulateur a un tel besoin d’amour et d’attention qu’il projette ce besoin sur l’autre en lui prodiguant une attention soutenue qui emprisonne ce dernier. Il se rend indispensable aux autres de façon à créer une dépendance qui lui assure la fidélité inconditionnelle de ceux qu’il a choisi d’aimer. Il attend de la reconnaissance, de l’amour et de l’acceptation parce qu’il donne beaucoup dans le but intéressé de recevoir quelque chose de précis. Et c’est ainsi que s’entretiennent les fonctionnements complémentaires du manipulateur et du manipulé. Quand il veut quelque chose, le premier donne pour atteindre son but et s’assurer l’amour de l’autre, lequel se laisse manipuler et accepte tout parce qu’il se croit aimé et redeva­ble. « Je te donne tout, tu me dois tout »; « Je ne peux pas te refuser ça, tu es tellement bon pour moi ». Ils dépendent ainsi l’un de l’autre pour répondre à leur besoin pressant d’être aimé.

Mais leur relation, si belle soit-elle en apparence, finit toujours par se ternir lorsqu’une lutte intérieure s’engage entre leur soif d’amour et leur goût de liberté. Prisonnier de ses propres pièges, le manipulateur est tiraillé entre son besoin de l’autre et son besoin d’espace. Il veut être entièrement libre sans respecter la liberté de ceux qu’il aime. Aussi ne supporte-t-il pas leurs limites et n’a-t-il aucune considération pour leur territoire. C’est souvent un envahisseur qui se donne des droits sur les autres sous prétexte que sa générosité lui en donne le pouvoir. Le manipulateur procède d’une façon très subtile. Pour comprendre son fonctionnement et son mode de comportement, prenons l’exemple vécu de Rose. Elle était directrice d’une école secondaire et avait 38 ans quand elle est venue me consulter, non pas en tant que thérapeute, mais en tant que pédagogue. Elle voulait que je lui donne des moyens de rendre ses professeurs plus attachés à l’école et plus motivés dans leur travail. Il m’était impossible de m’adresser à Rose en dissociant en moi la pédagogue de la thérapeute. Je suis d’ailleurs profondément convaincue qu’un bon pédagogue a aussi, quelque part,une âme de thérapeute. J’ai donc compris, en écoutant Rose, qu’elle n’était pas satisfaite de sa propre relation avec certains professeurs parce qu’ils ne répondaient pas à ses attentes. On voit ici une caractéristique du manipulateur : il a envers les autres des attentes bien précises et il supporte difficilement que ces dernières ne soient pas satisfaites. Aussi, dans ce cas, redouble-t-il d’attention et de générosité tout en étant subtilement incitatif dans ses exigences. Ainsi, pour s’assurer que « ses » professeurs répondent à ce qu’elle attendait d’eux, Rose était très généreuse, très disponible et ne manquait jamais une occasion de les complimenter.

Le compliment est un des arguments les plus forts du manipulateur. Comme l’être humain a besoin d’être reconnu et valorisé, il est évident que le compliment répond parfaitement à ce besoin. C’est pourquoi l’homme se sent généralement si redevable envers ceux qui le reconnaissent. Évidemment, il n’y a rien de répréhensible à être généreux, serviable et à valoriser quelqu’un, bien au contraire. Le problème chez le manipulateur, c’est qu’il utilise l’éloge et le service pour mettre l’autre au service de ses besoins. Il n’agit jamais gratuitement. Il ne pense pas nécessairement ce qu’il dit. L’important pour lui n’est pas d’être sincère, mais d’obtenir ce qu’il veut coûte que coûte. Aussi le compliment n’est-il pas une reconnaissance de l’autre, mais un moyen systématique dont il se sert, souvent inconsciemment, pour servir ses intérêts.

À ce moyen, il ajoute parfois l’offrande de cadeaux, de faveurs et de son temps. Comme il n’est pas entièrement conscient des motifs de son fonctionnement, il ne comprend pas, comme ce fut le cas de Rose, que les gens qu’il « sert » ne lui vouent pas une reconnaissance éternelle. Rose traitait ses professeurs d’ingrats et se disait victime d’une injustice inacceptable. Prise émotivement dans son système, elle était incapable de voir sa part de responsabilité dans ce qui lui arrivait. En fait, les professeurs qui avaient réagi dans le sens de ses attentes au cours des premières années de son mandat avaient progressivement changé leur attitude pour devenir plus ou moins indifférents aux générosités de leur directrice. Ils en profitaient sans ressentir le besoin de lui rendre la pareille. Impuissante devant leur comportement, elle cherchait désespérément d’autres moyens de se les approprier. Sa démarche auprès de moi, au lieu de lui fournir des moyens, lui a fait découvrir son mode de comportement.

Il est évident que le manipulateur s’associe, sur les plans personnel et professionnel, à des manipulés, c’est-à-dire à des êtres qui, pour satisfaire leur besoin d’amour et de reconnaissance, trouvent une satisfaction à se sentir importants aux yeux de quelqu’un qui leur donne de l’importance. Le manipulé, qui a une soif insatiable d’être aimé, sera reconnaissant envers celui qui lui accorde de l’attention. Il acceptera même d’être utilisé pour ne pas perdre son amour. Il se niera, s’écrasera, se taira parce qu’il est souvent marqué, comme le manipulateur, d’un complexe d’abandon et d’un manque profond d’amour de lui-même.

Il est urgent d’aller lentement

Dans la vie, il y a des moments où l’intensité émotionnelle peut être très forte, comme lors d’un licenciement, d’une relation personnelle ou professionnelle difficile ou encore du décès d’un proche.

La plupart du temps, dans de telles situations, une série d’émotions nous submergent et nous empêchent de faire la part des choses. C’est pourtant dans ces moments qu’il est urgent d’aller lentement. Quand le besoin de mieux comprendre ce qui nous arrive devient impérieux, prenons le temps de l’écouter.

Des approches novatrices, comme la cohérence cardiaque, l’ACT (Acceptance and Commitment Therapy), l’approche paradoxale ou encore la pleine conscience, ont en commun cette idée de ralentir pour pouvoir intégrer ce qui se passe dans le moment présent. Dans cet article, je vous propose deux clés importantes qui font partie de ces appro­ches dignes du plus grand intérêt.

La première clé : Se donner le temps d’accueillir et de reconnaître ce qui est
Lorsqu’une épreuve survient dans notre vie, un réflexe bien humain est de vouloir contrôler l’émotion. Le contrôle peut prendre la forme de la fuite, de l’évitement ou du déni. Pourtant, pour qu’une émotion négative se transforme en quelque chose de plus agréable à vivre, il est inévitable d’accueillir l’émotion et de la vivre pleinement.

Pensez à l’analogie du morceau de sucre qui se dissout au contact de l’eau. Pour l’émotion, le même processus se produit. Quand l’émotion est accueillie et reconnue, elle se dissout. Voilà pourquoi il est si important de ralentir afin de pouvoir accueillir et reconnaître l’émotion, être avec elle un moment, puis poursuivre sainement son cheminement.

La seconde clé : Observer
Observer implique la notion que nous ne sommes pas nos émotions. Comme l’ont écrit les plus grands sages, les émotions ne sont pas permanentes, elles ne font que passer. Donc, bien que nous fassions l’expérience d’une émotion, celle-ci ne nous définit pas. Il est donc essentiel de ne pas s’identifier à l’émotion. La différence entre être une émotion et observer une émotion peut être subtile. Il s’agit de saisir que nous sommes en fait le contenant plutôt que le contenu.

Observer une émotion permet de prendre du recul par rapport à l’expérience. Cela permet d’en diminuer l’intensité. En y arrivant, on découvre la possibilité de vivre ce qu’on a à vivre de façon plus tolérable et moins dramatique.

Prenons un exemple concret pour illustrer l’effet positif de ces deux clés dans la vie des gens :

Une personne vient de se faire licencier. Elle ressent de la colère et de la rancune face à son ancien employeur en plus d’être anxieuse face à l’avenir. Amorcer rapidement une recherche d’emploi dans ce contexte émotionnel pourrait être contre-productif, puisque la personne se trouve coincée entre son passé et son avenir. Elle a la tête pleine et n’est pas vraiment disponible sur le plan émotionnel pour un nouvel objectif professionnel.

Une attitude très bénéfique serait de prendre le temps d’intégrer ses émotions en tournant son attention vers l’intérieur. En prenant le temps de respirer calmement dans ses émotions désagréables, en s’observant en train de les vivre, paradoxalement la personne va rapidement se sentir libérée de son passé et pourra ainsi envisager son avenir avec confiance.

Comme la démarche d’accueil et de reconnaissance de ses émotions n’est pas évidente les premières fois, un accompagnement peut faciliter cette démarche. Soyez cependant assuré que le sentiment de liberté qui en découle en vaut la peine.

Dans le grand répertoire de ressources visant à aider les gens à gérer sainement leurs émotions, la cohérence cardiaque est celle que je privilégie pour mes clients et pour moi-même.

S’imprégner de ce qui est beau et bon : un élan de liberté

Imaginez que vous êtes parvenu à accomplir une journée complète de tâches qui vous procurent un sentiment de satisfaction, mais que vous avez commis une gaffe. Qu’est-ce qui vous collera à l’esprit au moment du coucher? Probablement la gaffe… même s’il s’agissait d’une futilité!

En effet, votre cerveau a un penchant négatif, et ce phénomène ne relève pas forcément de vous, mais de son évolution.

Le long parcours d’évolution, sur plusieurs millions d’années, a laissé ses traces dans votre cerveau. Les tendances du mental, façonné par les défis de survie au fil du temps, ont fait basculer le pendule perceptif vers le négatif. Le mental réagit donc plus fortement aux situations désagréables qu’aux situations agréables d’égale intensité. Or, votre cerveau est prêt à basculer dans le négatif n’importe quand pour vous aider à survivre. Malheureusement, ce mode de fonctionnement persiste et réapparaît à la moindre occasion dans le quotidien, quand vous êtes au volant de votre auto, quand vous payez vos factures ou réglez un problème avec votre conjoint… Le penchant négatif s’inscrit dans un cercle vicieux dont il est difficile de sortir. Sachez que le déclenchement biochimique prove­nant du fait de vous sentir stressé, inquiet, irrité ou blessé aujourd’hui vous rend plus vulnérable à ces mêmes sentiments demain, et encore plus après-demain. Bref, vous vivez l’impact des vestiges du cerveau primitif au détriment de votre bien-être et de votre paix intérieure.

Comme il est important, mais évidemment plus difficile, de mettre en perspective la seule chose qui va mal par rapport à toutes les choses qui vont bien, je vous propose de pratiquer une maîtrise du mental en trois temps pour mieux vous imprégner de ce qui est beau et bon. Le cerveau est comme un muscle qui s’assouplit et se renforce à mesure qu’on l’exerce. Par conséquent, reconnaître ce qui est bon en nous, en les autres, dans le monde, et apprécier les petits riens de la vie redonne à la vie un air de fraîcheur, plus de dynamisme et de liberté. Pencher pour le beau ne signifie pas nier le mauvais, mais le faire coexister avec le bon dans votre conscience pour atténuer son aspect négatif et pour augmenter votre capacité d’être de plus en plus conscient de toute la vérité, de tous les carreaux de la mosaïque de la vie.

La maîtrise du mental

1. Cultivez la pleine conscience
– Ce changement par lequel vous ramenez votre attention sur le cœur de votre expérience, ce qui vous permet de ressentir et de percevoir bien plus que ce qui se trouve sous vos yeux. Cette pratique permet de dépasser votre conscience limitée en vous détachant de ce qui va mal, de diriger votre attention vers là où vous voulez la maintenir et de la déplacer lorsque vous le souhaitez. Être pleinement conscient, c’est choisir de vous ouvrir intérieurement pour inclure tout dans votre esprit et dans votre cœur. Sachez qu’il y a toujours du beau et du bon qui flotte dans votre perception.

2. Repérez le positif dans le négatif – La pratique consciente du recadrage de votre perception, afin de voir clairement les faits de la situation et le sens que vous leur accordez, a pour effet de réorganiser les circuits du cerveau pour accueillir la nouveauté. Il n’est pas question de minimiser vos expériences désagréables, mais d’exercer la souplesse d’esprit nécessaire pour intégrer les possibilités d’apprentissage et de maturation de l’âme.

3. Enrichissez une expérience positive pour mieux vous imprégner du beau et du bon – Il ne s’agit pas de poursuivre l’agréable pour fuir le désagréable, mais plutôt de faire se prolonger et d’enrichir les sentiments de paix, de sécurité, de satisfaction, de joie, d’amour, de gratitude et d’émerveillement en les mainte­nant en vie dans votre conscience afin qu’ils pénètrent profondément en vous comme vous en eux.

S’imprégner de ce qui est bon vous ramène au cœur de votre intimité, à un épanouissement de votre esprit, à une ouverture confiante à la vie qui transforme votre réalité intérieure. Enfin, c’est une démarche consciente grâce à laquelle vous prenez plaisir à vous découvrir!

Du rêve à la réalité

Partir en voyage autour du monde pour une année, mon rêve depuis si longtemps…

Alain : Partir en voyage autour du monde pour une année, mon rêve depuis si longtemps. Un rêve qui me semblait lointain, difficilement atteignable, dans le cadre de ma vie d’employé permanent du gouvernement ayant un chez-soi confortable à Chelsea. Au fil des ans, ce cadre deviendra ma prison dorée. À couler dans mes veines pendant si longtemps, le rêve devient de plus en plus fort et m’habite entièrement. Je VEUX le réaliser et accoucher de ma nouvelle vie. Si je ne le fais pas, l’image de mon futur semble teintée de regrets… Finalement, au prin­temps 2013, tout tombe en place, et je décide de quitter mon emploi et de louer ma maison. Si ce n’est pas maintenant, à 41 ans, ce sera quand? Ce qui me semblait impossible se concrétise. C’est le voyage du mitan. Je prépare le terrain pour la seconde moitié de ma vie.

Le plus difficile sera sans aucun doute de me séparer de ma fille, maintenant adulte, durant toute une année. Mais, comme un bon ami me l’a déjà dit, « À chaque décision, il y a un renoncement ». Puis, un imprévu : je tombe follement amoureux. Vais-je mettre de côté mon rêve de vie pour une histoire d’amour? Non, c’est trop important… J’annonce donc à Emmanuelle que je pars, mais que j’aimerais partager une partie de cette aventure avec elle. Elle tergiverse et finit par accepter, emballée à l’idée de découvrir le monde. Après trois mois de riches aventures en solitaire au Cambodge, en Thaïlande et au Laos, je vais retrouver ma bien-aimée au cœur d’une des villes les plus occupées du monde, Hô Chi Minh-Ville.

Emmanuelle : Je pars rejoindre Alain au Vietnam. Je suis fatiguée, mais l’excitation de retrouver mon amoureux me vivifie! Jusqu’à la dernière minute, il y avait tant à faire : préparer une année sabbatique, clore ma session universitaire, déménager et faire mes au revoir. Enfin, par une froide nuit hivernale, je me retrouve seule à l’aéroport, avec mon sac-à-dos un peu trop lourd! J’y suis. Qui l’eût cru! Ça faisait longtemps que je rêvais de dépaysement, de partir loin et pour longtemps, mais je repoussais toujours le projet. Et puis, ce fut la rencontre, l’amour inattendu, la possibilité d’un voyage, une occasion à ne pas manquer et, surtout, à vivre! La peur et l’envie m’habitaient. Étais-je prête à mettre de côté ma carrière pour un temps, à vendre le superflu et à remiser le reste pour partir avec mon nouvel amoureux? Finalement, ma certitude s’est imposée : je veux y aller; je décide de suivre l’élan de vie qui m’appelle et je saute!

Et une rafale d’aventures mémorables s’ensuit : les péripéties du sentier Hô Chi Minh en moto, la pratique du yoga dans sa plus pure tradition, l’exubérance du Rajasthan, les grandioses chaînes de l’Himalaya et les villages perchés, la retraite de méditation à Dharamsala, la mysté­rieuse Cappadoce en Turquie, le camping, les plages et les sardines grillées du Portugal, l’effrayante « via­ ferrata » de Gruyère et sa fondue réconfortante, les caves de Châteauneuf-du-Pape et de Porto, la route de Compostelle, la Normandie de nos ancêtres et tous les accueils chaleureux sur notre parcours. Mes découvertes et aventures ont été enrichies et colorées par le partage de ces beaux moments.

Nous sommes de retour depuis quelques mois et nous tentons d’intégrer de nouvelles perceptions à notre réalité à la suite de cette pause dans notre vie qui nous a permis de nous rapprocher de nous-mêmes et l’un de l’autre. Un lien solide nous unit maintenant. Notre regard sur le monde est un peu ébranlé. Nous ne souhaitons pas rentrer dans le même carcan. Notre besoin de réussir dans la vie s’est quelque peu estompé; nous voulons réussir notre vie et nous donner l’espace pour bien vivre. Désormais, nous ne voulons plus courir, mais marcher tranquillement, et c’est maintenant que nous voulons être heureux. Vivre légèrement nous a fait goûter à une liberté que nous voulons cultiver. Être riches avec peu de besoins!

L’artiste peintre et le toucher…

Étant une artiste en arts visuels, je croyais que le sens le plus important pour moi était la vue! Devant la feuille blanche, pour cet article, je me suis mise à réfléchir et à me questionner. Et si je perdais la vue, est-ce que je continuerais à peindre? Et bien, je crois que oui, car en réfléchissant à mon processus créatif et au plaisir que j’ai à peindre, je me suis aperçu que le toucher occupait une très grande place.

Lorsque je veux savoir si ma peinture est assez sèche pour pouvoir ajouter une autre couleur sans que celle-ci ne se mélange aux autres ou, au contraire, lorsque je veux m’assurer que la peinture est encore assez humide pour réussir mes dégradés, alors qu’est-ce que je fais? Je touche! Le toucher, très souvent, me donne des informations pratiques et m’aide à faire des choix appropriés pour réussir les effets voulus, mais bien sûr, sans la vue, le résultat ne serait pas le même. Et quand je choisis un support, quel est mon premier réflexe? Et bien, c’est encore de toucher! Je frotte la surface de la toile pour voir si la texture du canevas me convient, je tâtonne les papiers pour voir s’ils sont de la bonne épaisseur, assez lisses ou trop rugueux… De plus, lorsque je peins, le toucher fait partie de mon processus créatif, de ma façon de peindre; la preuve, c’est qu’il n’y a pas une seule fois que j’ai terminé un tableau les mains propres. On pourrait penser que c’est par maladresse, mais non, c’est plus fort que moi, je finis toujours par me mettre les mains dans la peinture.

Depuis que je suis toute petite, j’aime me salir les mains, j’aime le contact direct avec la matière. J’aime faire glisser mes doigts dans la peinture, lisser celle-ci, l’étendre, l’estomper… Je trouve cela fascinant de voir les mélanges de couleurs se créer sur la toile; c’est comme si j’avais des mains de magicienne! Et aussi, le fait de ne pas être toujours obligée d’utiliser un outil pour peindre me donne une grande sen­sation de liberté et je me sens plus créative. Voici d’autres petits gestes, impliquant le toucher, que je fais tout spontanément lorsque je peins : j’égratigne, je gratte la peinture encore humide avec mes ongles afin de créer des textures, des lignes, laisser des traces et faire apparaître les couleurs qui se cachent en dessous. J’aime voir la surface qui se transforme sous mes doigts. Et puis, même lorsque je travaille avec du papier, j’utilise aussi le toucher, car j’aime le déchirer, le froisser, ensuite le coller et le lisser sur la toile directement avec mes mains. Cela vous semblera peut-être étrange, mais c’est comme si j’avais la sensation d’être plus habile et en contrôle lorsque je touche directement la matière. Alors, moi qui ai toujours pensé que j’étais plutôt du « type visuel », je viens de réaliser que je suis probablement plus kinesthésique que je ne le pensais. Finalement, cette petite réflexion au sujet du toucher m’a donné l’idée d’élaborer un nouvel atelier en peinture pour les adultes : « Peindre avec les mains ». Après tout, qui a dit que la peinture « aux doigts » était réservée aux enfants?

Et, bien sûr, il y a un autre aspect du toucher qui est important lorsqu’on est artiste, car bien souvent le but de créer est de tenter d’entrer en contact avec les autres, de toucher leur imaginaire et leur sensibilité. C’est un peu la même chose lorsque je donne mes ateliers; je tente de toucher le cœur de mes participants en leur transmettant ma passion pour la peinture. J’ose espérer que j’y arrive quelquefois…

Je ne crois pas que je pourrais peindre sans le toucher. J’ai réalisé que ce sens est aussi important pour moi que la vue. Je termine sur cette parole de sagesse de Confucius, qui me « touche » profondément : « Faites les gestes, et les sentiments entreront dans le cœur. »