Une musique de silence

Quelques jours s’étaient écoulés. J’avais amadoué ce nouvel univers où le ciel me saluait en plein matin de rosée, où les fleurs frémissaient de leurs pétales.

J’avais apprivoisé les oiseaux, tous ces yeux qui me regardaient et ces grands arbres où la vie bat à grands coups, qui vous prennent de vertige tant on ne peut les maîtriser.

Au bord de chaque nuit, assise dans l’immense cathédrale au ciel d’encre, je réussissais à cueillir des étoiles. Et personne ne pouvait lézarder cette harmonie au fond de ma tranquille vallée.

Mais un midi, j’avais engagé mes pas au bord de la rivière, là où le soleil n’invente que des pierreries d’or, lorsque soudain je parvins à entendre une musique de silence jouée sur des instruments dont les ondes marquent l’entrée du grand Temple. De nulle part, elle me jette cette vérité en plein visage :

Le temps n’a pas de temps sinon celui que l’on veut bien lui donner.

Et doucement, elle me parle de cet autre monde, celui du dedans où je pouvais puiser toujours toute énergie tout amour permettant de hisser bien haut le drapeau de l’espérance.

Elle m’invita ensuite à aller vers d’autres ailleurs, là où les gens ne connaissent ni l’eau, ni le soleil presque, là où jamais des cris d’oiseaux ne disent le lever du jour.

« Va, me dit-elle, il faut partir, même s’il te reste tant à apprendre du silence, du jour et de la nuit, du tout.
Tu seras l’eau, l’oiseau et le soleil qui manquent.
Va… ce n’est jamais derrière qu’est demain! »

Texte anonyme laissé dans un ermitage de Champboisé

Extrait de « Silence que dis-tu? » de Josée Latulippe et Gilbert Plouffe, 2000, Novalis

L’effort de méditer

Faut-il donc partir, sac à dos, dans les montagnes himalayennes pour méditer? Non.

Faut-il s’isoler dans une grotte et s’imposer une discipline de fer… Non, il faut peu de choses pour méditer.

Pour moi, il faut surtout un corps pour méditer. Méditer sans son corps, c’est être musicien et se priver de l’instrument le plus sensible et le plus riche qui soit au monde.

Relégué par la pensée au fin fond d’un grenier, cet instrument vieillit, se recouvre de voiles tissées par l’araignée, contraint au silence.

La pensée, seule, joue pendant ce temps une partition qu’elle a elle-même créée, ne méditant que sur elle-même. Elle fabrique des cartes postales de mer bleue, imagine la caresse de l’eau… Mais pour apprécier vraiment cette caresse, pour sortir du virtuel et goûter le réel, il faut un corps. On s’assoit, seul, au calme, on ferme les yeux et on « écoute ».

Que se passe-t-il dans le dedans du silence? Au tout début, d’innombrables images, idées, sursauts affectifs, troublent le silence, et seul un effort de concentration parvient à les chasser.

Ensuite, apparaît une autre pensée qui semble parler à la nôtre. Nous étions seul, nous voilà deux. L’une enseigne, l’autre écoute, puis l’inverse; c’est un véritable dialogue intérieur qui s’installe. Surpris par la pertinence de cette conversation interne, nous ne parvenons plus à savoir qui de ces deux pensées est le vrai moi. Elles jaillissent du monde éphémère, claires et, en ce qui me concerne, exemptes de symbole.

Puis, c’est le temps d’un autre silence. On ressent une présence, la sienne, bien à soi, uniquement à soi. Curieuse sensation que d’assister ainsi à la transformation du silence en qualité de présence…

Du corps jaillit alors une constellation de sensations : félicité, bonheur, saveur, quiétude, paix, comme autant d’épices, relèvent le goût de soi et le goût de l’existence.

De l’immobilité de repos émerge alors du corps un puissant mouvement invisible qui traverse toute la matière. Il se dilate au-delà des limites physiques du corps, dans ce que j’appelle le « ni-dedans ni-dehors », quand la frontière délimitée par l’étendue du corps s’estompe. Cependant, sentiment étrange, cette infinitude mouvante s’écoule lentement dans la profondeur de ma finitude. Je suis alors totalement présent. Je suis moi, dans un corps pensant, percevant et ressentant.

Extrait de : « Un effort pour être heureux », Danis Bois, éditions Point d’appui.

Destination soi-même

« Punition divine ou fatalité sociologique, la solitude, quand elle est imposée, devient une terrible épreuve. […] Mais quand elle est désirée, la solitude perd son aspect funeste et prend une étrange douceur. Elle libère du désordre des passions et favorise tout à la fois le retour sur soi, l’expérience méditative, la quête du bonheur et de la plénitude ». Jean-Louis Hue

Depuis plusieurs années déjà existe ce concept de tourisme spirituel ou de ressourcement psychique. Qu’il s’agisse de marcher les lieux de pèlerinage, de vivre une quête de vision dans un désert, de faire une retraite, c’est un besoin profond de trouver des réponses aux questions ou problèmes qui nous tenaillent, d’être meilleur, plus heureux et bien orienté dans la vie qui s’exprime ainsi et cherche une voie pour s’accomplir. Les éléments qu’on retrouve toujours présents dans ces situations sont la solitude et sa sœur jumelle le silence. Ils peuvent être plus ou moins prononcés selon l’expérience choisie.

Dans un ermitage, un lieu paisible où on s’isole sans parler, la solitude et le silence sont à leur maximum. Imaginez qu’il n’y a ni téléviseur ni ordinateur; vous n’avez pas le téléphone pour impulsivement communiquer avec quelqu’un; il n’y a pas de tâches à accomplir qui ne vous accaparent ni de loisirs pour vous distraire; personne ne vous sollicite pour quoi que ce soit. Le temps et l’espace semblent se mettre à votre entière disposition. Que se passe-t-il? C’est comme si peu à peu, on se déplie, on se déploie. On s’impose peu à peu à soi-même, on se découvre comme une terre largement inconnue. On s’entend penser, on se ressent corps et émotions. Beauté et laideur, petitesse et grandeur, on peut toucher à sa propre vérité. Passé, présent et avenir. Sentiment d’unicité et de présence au monde.

Récemment une femme me dit : « J’ai voyagé beaucoup dans ma vie, j’ai vu les endroits les plus splendides et réputés du monde et pourtant c’est pendant mon ermitage de quelques jours, pas loin de chez moi, que j’ai connu les moments les plus intenses, les plus captivants ». Je lui ai alors fait remarquer qu’elle se faisait un grand compliment puisqu’elle venait de passer ce temps en sa propre compagnie et que c’était donc une façon de reconnaître l’intérêt qu’elle représentait à ses propres yeux! Elle était étonnée de mon commentaire et ravie d’en prendre la mesure. Épatée de s’apprivoiser à elle-même et d’en voir les bienfaits. Apprendre à se fréquenter et s’aimer soi-même c’est se disposer à mieux communiquer avec les autres et les aimer. Le bien qu’on se fait ainsi à soi, on le rend ensuite à toute la société par la qualité d’être qu’on développe.

Il y a deux grandes formes de ressourcement, de régénération. L’une consiste à se mettre en présence de nouveautés qui viennent de l’extérieur de soi. L’autre, celle que nous venons d’explorer, consiste à s’exposer aux inédits qui habitent notre intérieur. La première est bien connue et très pratiquée. La deuxième est encore trop méconnue quand on songe aux bénéfices irremplaçables qu’elle procure. Tourisme extrême que le voyage intérieur? Mais non, osez au moins pour une fois, vous en êtes capable!

Écouter l’obscurité…l’écologie sociale

« Tout a ses merveilles, l’obscurité et le silence aussi »(1). Sylvie, à son ordinateur, glisse doucement quatre mots dans son recueil, « J’aimerais écouter pour voir »(2). Petite réflexion qui en dit long sur nos rapports à l’autre et au milieu dans lequel on vit. Où se situe ce rapport, quand machinalement ou par fausse pudeur, on évite le plus possible d’utiliser nos sens en public? Dans un tel environnement, rencontrer l’autre ou simplement entendre battre sa passion ou ses propres pulsions devient vite un défi de taille. En évitant de complexifier les enjeux, comment s’y prend-on au juste pour regarder avec les oreilles?

Éco.ute, éco.logie, écho.logie… Pendant que j’étais à réfléchir sur cette énigme, ma muse me souffle Helen Keller(3) à l’oreille. Cette femme a vécu 88 ans, privée des joies reliées à ses yeux et oreilles sans pour autant manquer d’esprit de « COMMUNICATION ». Comment s’y prendrait celle, qui dès sa petite enfance, était classée « idiote »? « Helen décrira plus tard cette période comme un « no world » (non-monde), un univers noir et silencieux dénué de toute communication humaine. »(4).En effet, sans nos sens, comment communiquer? Si de son univers sombre et caverneux, Helen a appris à « voir et entendre avec les doigts », pourquoi cela nous échappe-t-il si souvent? Comment pouvait-elle admettre que son amie ne voit « rien de particulier » lors d’une promenade dans les bois, alors qu’elle connaissait le moment précis de l’apparition des premiers bourgeons annonçant le printemps?

Elle nous place indubitablement devant les sévices que nos sens subissent au quotidien de notre « no world » artificiel. La noirceur fait chérir la vue et le silence nous apprend les joies sublimes du son, avançait-elle en affirmant que ce serait une bénédiction si tous les jeunes adultes étaient privés de voir et d’entendre pour trois jours. Ainsi, en reconnaissant la valeur de chaque sens, une véritable communication s’établirait.

Elle nous conseille d’écouter… Vivre comme si demain tout nous était retiré. Ce qui me ramène à Sylvie et sa réflexion, « J’aimerais écouter pour voir »(2). Par pur hasard, je me suis retrouvée chez elle, une inconnue parmi des étrangers, pour discuter et échanger sur « ses » réflexions réunies dans un petit livret. Les sujets abordés ce soir-là ne font généralement pas la une des soirées mondaines où l’on y parle beaucoup, mais écoute peu. Rien à voir avec la sincérité de notre hôtesse et la très grande simplicité avec laquelle elle nous communique son parcours en dents de scie. Un tracé personnel hors de l’enfer de la colère et de la dépendance en quelques mots choisis. De ses observations personnelles, elle nous livre des perles de sagesse. Ce n’est ni un journal ni un livre de recettes, mais bien une autoscopie à tâtons hors du « non-monde », comme celui d’Helen, qu’elle nous offre. Sa décision d’être à l’écoute d’elle-même et de « l’autre » la tire de la maladie vers un meilleur équilibre. L’écologie de l’Être dans son ensemble. Écouter est un geste révolutionnaire à la base de toute transformation. L’écoute de la faune et la flore nous fait découvrir son stress et sa souffrance en plus de sa très grande beauté. Nous sommes alertés, personne n’ignore le danger de poursuivre, sans coup de barre dans nos manières de faire. La survie n’est pas assurée. En ÉCOUTANT l’autre, nous mettons en marche une conscience planétaire équitable. Nous devons donc cultiver le respect et l’harmonie dans tous nos rapports avec la vie en utilisant une forme d’écoute en rapport étroit avec nos sens et notre environnement visible et invisible.

Pétrifiée à l’idée de faire face à des étrangers avec ses pensées intimes, l’« écoute » de Sylvie débute avec un petit cercle d’amis qui invitent des amis à leur tour. Tout comme Helen, du bout des doigts, elle sort de sa noirceur aliénante et de son silence creux et se met à écouter pour voir. Sait-elle combien subversive est son approche toute simple? Dans un coin de la pièce trône un grand bol rempli de papiers, ce sont les pages de son livre qu’elle a défaites et soigneusement pliées. Nous sommes assis en cercle… Tour à tour, on pige, on déplie, et on ÉCOUTE. L’espace est sacré. L’échange est pur. Et, « J’aimerais écouter pour voir » traverse le mur du son, au-delà du bruit.

1- Citations, Helen Keller 1880-1968

2- Citation, Sylvie Robert, À lire avec le temps, Réflexions

3- Helen Keller, née en Alabama, victime à 19 mois, d’une fièvre qui la laissa sourde, muette et aveugle.

4- Extrait de Wikipedia, Helen Keller

Dans le silence du désert

Marche et ressourcement dans le silence du désert


Qui n’a pas rêvé de partir dans un désert?

J’ai eu ce privilège de vivre un voyage de ressourcement dans le Sahara marocain avec un groupe de douze personnes, en tant qu’animatrice.

Je souhaite partager quelques moments précieux qui emplissent mon cœur encore aujourd’hui.

La découverte

Lorsque je me retrouve dans l’avion pour Casablanca, je dois me pincer. Et oui, je pars marcher dans le désert pendant plus d’une semaine. Ce rêve est en train de devenir réalité!

Neuf heures plus tard, nous nous retrouvons dans un dépaysement qui ne fait que commencer. La langue arabe sonne délicieusement à mes oreilles. Lors de la récupération des bagages, je vois arriver un homme habillé dans une magnifique gandoura bleue avec un turban sur la tête. C’est notre guide Mohamed, un berbère, qui est venu nous chercher à l’aéroport. Après les salutations d’usage, nous voilà tous dans une grande jeep, en route vers Zagora.

Les paysages défilent, tous plus grandioses que les autres. Les maisons sont en terre séchée couleur ocre. Les dattiers sont gorgés de fruits prêts à être cueillis.

Un premier choc culturel

Lors de notre arrivée à Zagora, dans un hôtel décoré de tapis et de coussins brodés, nous sommes tous invités dans la famille de notre guide pour y déguster un couscous royal.

Avez-vous déjà mangé un couscous sans ustensiles? Je regarde la dextérité de nos hôtes; cela n’a pas l’air si compliqué. Il s’agit de prendre un peu de couscous dans les mains, les rouler dans ses doigts pour en faire une belle boule et ensuite s’organiser pour que cette boulette atteigne votre bouche sans dégât. Nous sommes plusieurs à faire nos expériences. Quant à moi, j’ai plus de couscous sur mes bras que dans ma bouche ce qui ne m’empêche pas d’avoir du plaisir et éclater de rire et de continuer mon apprentissage.

Très subtilement, nos hôtes ont compris que des cuillères sont les bienvenues. Des nouvelles habitudes culturelles ont besoin de temps pour être intégrées.

L’entrée dans le désert un pas à la fois

Le lendemain, nous faisons route vers le désert. Nous rejoignons les dromadaires et les chameliers au pied des montagnes Jbel Bani. Je propose le rituel quotidien avec quelques exercices pour nous ramener à l’intérieur de nous-mêmes, réveiller la flexibilité et demander à chacun de réfléchir à l’intention du jour avec laquelle sera vécue notre première traversée. Je les invite à prendre conscience de leur corps, à entrer en résonnance avec ce paysage grandiose qui nous entoure et à apprivoiser le silence lors de la marche.

Nous franchissons notre premier col et commençons à entrer dans le désert de pierres. Le rythme est lent, mais la montée est difficile pour certains. La devise d’un pas à la fois prend alors tout son sens. La beauté du paysage reste indescriptible. Nous paraissons si petits dans cette immensité. Le désert enseigne sa première leçon d’humilité.

Une expérience solidaire et généreuse

Chaque soir, nous prenons un moment pour partager nos expériences en lien avec notre intention du jour. Le désert offre une belle opportunité de lâcher ce qui nous pèse pour retrouver la simplicité et la légèreté. Chacun en témoigne à sa façon. La démarche est individuelle pourtant la solidarité est présente en permanence.

Lors de nos marches silencieuses, certains vivaient diverses émotions. Je me souviens avoir été très touchée lorsqu’une des participantes est venue donner la main à une autre qui vivait beaucoup de peine et pour laquelle chaque pas était difficile. Il en fut de même lorsque nous devions franchir des dunes; il y avait toujours une ou deux mains charitables qui nous attendaient pour nous hisser vers le haut. Ces élans de solidarité ont contribué à souder le groupe.

La générosité était aussi présente dans l’équipe marocaine. Ces hommes du désert étaient heureux de nous partager leur amour de cet environnement familier. Un jour, arrêtés en haut d’une dune, je regardais au loin s’approcher les chameliers qui chantaient des chants berbères. Je me suis mise à pleurer de gratitude envers ces hommes qui prenaient tant de soin pour nous rendre le voyage agréable. À la grande surprise et satisfaction de nos guides, effectuer une corvée de ramassage de déchets laissés par des humains non scrupuleux a été une belle façon de témoigner à notre tour notre solidarité envers eux.

En conclusion

Lors de nos retrouvailles quelques mois après notre retour, chacun restait encore habité par les prises de conscience révélées par l’expérience du désert. Les apprentissages marquants restaient ces rendez-vous avec la lenteur et le silence et les témoignages de solidarité. Ce voyage aura été une belle opportunité de cheminer au cœur de soi tout en rencontrant l’autre différent de soi. Cela pourrait être ma définition de la spiritualité. Spiritours me donne la chance d’y retourner cet automne et j’ai bien hâte!

Le drame de l’intranquillité

Ce n’est pas pour rien si les maladies du cœur sont actuellement une des principales causes de décès. Si le cœur ne trouve pas la tranquillité, il s’épuise et au bout d’un moment finit par défaillir.

L’« intranquillité » est devenue une des maladies de notre époque. Malgré cette incapacité à trouver le calme, qui d’entre nous n’aspire à « décrocher ». On attend parfois de méthodes psychologiques ou de techniques de relaxation de pouvoir trouver ce calme auquel on aspire. Mais pourquoi attendre les effets de « techniques » ce qui peut nous être donné par une plongée dans notre intériorité. Les ermites des premiers siècles, par leur retrait dans le silence et la nature, tentaient de retrouver l’harmonie avec eux-mêmes.

Voyez quelle leçon on peut tirer de cette parabole : Un homme avait peur de l’ombre de son corps et avait peur des traces de ses pas. Pour y échapper, il se mit à courir. Or, plus il fit de pas, plus il laissa de traces; plus il courut vite, moins son ombre le quitta. S’imaginant qu’il allait encore trop lentement, il ne cessa de courir toujours plus vite, sans se reposer. À bout de force, il mourut. Il ne savait pas que pour supprimer son ombre, il lui aurait suffi de se mettre à l’ombre et que pour arrêter ses traces, il lui aurait suffi de se tenir tranquille.

S’asseoir à l’ombre d’un arbre. Quelle merveilleuse thérapie. Disponible à tout moment. Il n’y a pas de liste d’attente.

Voici comment Tatanga Mani, un Indien Stoney, évoque l’éducation qu’il a reçue chez les Blancs : « Je suis allé à l’école des hommes blancs. J’ai appris à lire leurs livres de classe, les journaux et la Bible. Mais j’ai découvert à temps que cela n’était pas suffisant. Les peuples civilisés dépendent beaucoup trop de la page imprimée. Je me tournai vers le livre du Grand Esprit qui est l’ensemble de sa création. Vous pouvez lire une grande partie de ce livre en utilisant la nature. Vous savez, si vous prenez tous vos livres et les étendez sous le soleil en laissant pendant quelque temps la pluie, la neige et les insectes accomplir leur œuvre, il n’en restera plus rien. Mais le Grand Esprit nous a fourni la possibilité, à vous et à moi, d’étudier à l’université de la nature les forêts, les rivières, les montagnes et les animaux dont nous faisons partie ». On n’est pas loin de saint Bernard de Clairvaux qui disait avoir plus appris des arbres que des livres. Regarder et écouter un arbre, une fleur, un caillou. Laisser l’objet s’exprimer dans le silence. Le laisser « parler ». Le recevoir et non le prendre. Celui qui ne sait plus écouter la musique de la création, ne saura pas écouter les autres et encore moins le silence de Dieu.

Nous avons à ouvrir les yeux, nettoyer les portes de notre perception, apprendre ou réapprendre à écouter, nous émerveiller, admirer, contempler, respirer, vivre « poétiquement » lair, leau, le feu, la terre, les arbres, les montagnes, les oiseaux. Cela suppose de savoir sarrêter, faire silence, reprendre souffle, cesser de courir après le temps et de le remplir jusquà la nausée, apprendre à être là, véritablement présent dans la profondeur insondable de lici et maintenant.

Ce que la vie m’a appris

Je devrais plutôt tenter de dire ce que les rencontres, les séparations, les découvertes, les éblouissements comme les désespérances m’ont appris dans le sens de me découvrir, de me construire, d’influencer le déroulement de mon existence.

J’ai ainsi appris que la vie n’est faite que de rencontres et de séparations et qu’il nous appartient de les vivre en acceptant de nous responsabiliser face à chacune.

J’ai appris encore qu’il y a toujours une part d’imprévisible dans le déroulement des jours et donc qu’il m’appartenait de savoir accueillir les cadeaux inouïs ou les blessures qui peuvent surgir dans l’immensité d’un jour.

J’ai appris bien sûr à vivre au présent, à entrer de plain-pied dans l’instant, à ne pas rester enfermé dans mon passé ou me laisser envahir par des projections sur un futur trop chimérique.

J’ai appris tardivement à remercier, chaque matin, la Vie d’être présente en moi et autour de moi, à l’honorer chaque fois que cela m’est possible, à la respecter en toute occasion, à la dynamiser avec mes ressources et mes limites.

J’ai appris difficilement à m’aimer, non d’un amour narcissique ou égocentrique (même si la tentation était grande) mais d’un amour de bienveillance, de respect et de tolérance.

J’ai appris avec beaucoup de tâtonnements à me respecter en osant dire non quand je suis confronté à des demandes qui ne correspondent pas à mes possibles ou à ma sensibilité.

J’ai appris avec enthousiasme que la beauté est partout, dans le vol d’un oiseau, comme dans le geste d’un enfant pour tenter de capter le vol d’un papillon ou encore dans le sourire d’un vieillard qui croise mon chemin.

J’ai appris patiemment que nul ne sait à l’avance la durée de vie d’un amour et que toute relation amoureuse est une relation à risques. Des risques que j’ai pris.

J’ai appris douloureusement que je n’avais pas assez pris de temps pour regarder mes enfants quand ils étaient enfants, que j’aurais dû savoir jouer et rire avec eux, plus souvent et surtout chaque fois qu’ils me sollicitaient, que je n’avais pas su toujours les entendre et les accueillir dans leurs attentes profondes et surtout que j’avais trop souvent confondu mon amour pour eux avec quelques-unes de mes peurs tant je voulais le meilleur pour eux, tant je désirais les protéger des risques (que j’imaginais) de la vie.

J’ai appris avec beaucoup de surprise que le temps s’accélérait en vieillissant et qu’il était important non pas d’ajouter des années à la vie, mais de la vie aux années.

J’ai appris malgré moi que je savais beaucoup de choses avec ma tête et peu de choses avec mon cœur.

J’ai appris que je pouvais oser demander si je prenais le risque de la réponse de l’autre aussi frustrante ou décevante qu’elle puisse être, que je pouvais recevoir sans me sentir obligé de rendre, que je pouvais donner sans envahir l’autre et refuser sans le blesser.

J’ai appris sans même le vouloir, que j’avais des besoins et qu’il ne fallait pas les confondre avec des désirs.

J’ai appris avec soulagement que je pouvais désapprendre tout l’inutile dont je me suis encombré pendant des années.

J’ai appris joyeusement à planter des arbres, c’est le cadeau le plus vivant que je peux faire jusqu’à ma mort à cette planète merveilleuse qui a accueilli mes ancêtres et surtout mes géniteurs.

J’ai appris doucement à recevoir le silence et à méditer quelques minutes chaque jour pour laisser aux vibrations de l’univers la possibilité de me rejoindre et de m’apprivoiser encore un peu. Oui, j’ai appris beaucoup et pourtant je cherche encore l’essentiel.

Sur la voie du silence

« Et si le silence était plein de ce que nous sommes vraiment. »

Faire silence est une expérience différente de la méditation. Elle nous entraîne à écouter et à saisir le sens de notre incarnation. Bien que la méditation fasse également partie de ces expériences qui nourrissent l’âme, elle se distingue par sa pratique. Je dirais que d’apprendre à faire silence nous introduit à la méditation.

L’humain ne peut incessamment vivre dans un tohu-bohu de bruits et d’activisme. Il se perd malgré lui dans cette tourmente quotidienne. Dans les tribus ancestrales, l’Homme était appelé à vivre différentes expériences d’initiation au cours de sa vie terrestre afin de marquer les principales étapes de sa maturation et de son éveil. Chacune d’elles était empreinte des différentes transformations physiques à travers les âges. Un rite l’attendait afin d’initier le pas vers cette ascension spirituelle. La quête de vision faisait partie de ces expériences caractérisées par la fin d’une période importante et le début d’une seconde. La quête d’un sens à travers cette transition était de haute importance. Aujourd’hui, plus rien ne marque les grandes étapes de nos vies. Elles sont pour la plupart du temps banalisées et peu préoccupantes.

Faire silence ou vivre l’expérience de la quête de vision est un temps d’introspection et de détachement que nous nous offrons. Sortir de son habitat, s’éloigner de ses proches, jeûner et se retrouver dans la nature, en silence dans la solitude, sont les principales caractéristiques d’une telle expérience.

« Il faut savoir s’éloigner pour mieux voir »

Le monde actuel est préoccupé par le matériel et le confort. Faire silence, peut-être, mais à quel prix? L’éloignement du nid douillet vers un hébergement rustique, ce n’est pas ce qu’il y a de plus attirant pour certains. Je propose souvent de débuter par de simples expériences. Apprivoiser ce que nous avons perdu. Le silence. S’accorder des temps de silence et de solitude nous initie dans cette quête de plénitude et de sens, et ce, sans trop nous contraindre ou nous assommer.

L’encombrement familial, les horaires variés, ainsi que le travail font qu’il est parfois difficile de s’offrir quelques instants de silence à la maison. Sortir, aller marcher dans la solitude nous prédispose à des moments privilégiés avec notre âme. Cessons d’attendre après quiconque et réalisons pleinement ce que notre âme attend véritablement de nous. Les temps de silence que nous pouvons nous offrir sont forts précieux car ceux-ci procureront un apaisement à notre mental et nourriront notre âme.

Dans le silence et le calme se manifestent souvent les parties ombragées que nous portons. Nous purifions nos egos et laissons place à la vision du rêve éveillé. La vision du rêve est cet instant présent où nous connectons avec l’intelligence suprême, la voie de l’Esprit.

À travers cette quête de silence, nos peurs ont libre cours. Il ne s’agit pas de juger ce que nous portons, mais de nous éveiller à ce que nous laissons aller. C’est un véritable exercice de lâcher-prise. Nous nous devons de cesser de percevoir la finitude en toute chose, et plutôt bâtir à partir de ce que nous portons, de ce que nous sommes. C’est la foi. Croire en Soi.

Faire silence en des lieux signifiants, nous permet, entre autres de nous introduire sur ce chemin de l’unification de l’âme à l’Esprit. C’est un temps où nous nous imposons une sortie de notre zone de confort afin de mieux entendre notre voie intérieure, les messages que notre âme désire nous communiquer.

Apprendre à faire silence nous éduque personnellement et socialement sur le sens que nous portons présentement et pour les générations futures. Interrogeons-nous sur nos valeurs profondes et apprenons, patiemment, à nous éveiller à elles.

Auteure du livre « Croître par l’observation de soi »

La parabole du hibou évangélique : chemin d’intériorité

Dans mes jeunes années de formation, j’ai découvert un livre au titre étrange : « Le Hibou évangélique », écrit par Jean-Luc Hétu. Sur la pochette du livre, on retrouvait l’équivalent du symbole des magasins Couche-Tard : un hibou avec un œil fermé et l’autre œil ouvert. Dans la publicité d’aujourd’hui, le symbole veut nous parler d’un service disponible presque jour et nuit.

Les yeux et les oreilles

Le premier trait intéressant à noter pour le hibou, c’est qu’on le découvre comme une sentinelle solitaire dans sa tour de garde. Il est aux aguets. On dit qu’il possède un champ de vision de 180 degrés, de telle sorte qu’une légère rotation de la tête lui assure une vision complète de 360 degrés, sans même qu’il ait à bouger son corps. On peut déjà retenir que, contrairement aux girouettes qui s’agitent sans cesse pour entrer et rester en contact avec leur environnement, le hibou reste le corps immobile et en même temps l’esprit vif.

Mais la trouvaille de la nature, c’est qu’on voit souvent le hibou, comme dans la publicité de Couche-Tard, un œil fermé pendant que l’autre est ouvert. Branché sur l’extérieur qui ne représente toujours que la moitié de la réalité, l’autre œil, pourrait-on dire, se trouve branché sur les réalités intérieures. Et en langage biblique, on pourrait inventer une nouvelle béatitude : Heureux qui comme le hibou garde un œil ouvert sur chacune de ces réalités.

À cette vigilance intérieure, Jésus et toute la Bible nous convoquent sans cesse : « Vérifie si la lumière qui est au-dedans de toi est ténèbres… » (Luc, 11,35).

Le silence et la parole

Le hibou sait aussi crier. Il n’est pas jacasseur comme la pie. Il n’est pas non plus muet comme la carpe, restant coi lorsqu’il faudrait faire entendre une parole claire. On aime ceux qui savent se taire autant qu’ils savent parler. Cette double capacité rend authentiques et signifiants leurs silences autant que leurs paroles. Le hibou connaît cette sagesse évangélique : Il y a un temps pour se taire et un temps pour parler » (Qo, 3,7).

Un temps pour la guerre

Le hibou est programmé pour livrer une guerre inlassable aux destructeurs de l’environnement, aux rongeurs de récoltes, à ceux qui s’engraissent aux dépens d’autrui. Il ne peut découvrir un rongeur à l’œuvre, sans le localiser et intervenir au bon moment pour le neutraliser. De par sa nature, on pourrait conclure que le hibou est un défenseur de la vie blessée. Hibou, tu es un grand livre, où on peut apprendre ce que chacun de nous serait appelé à devenir.

La hauteur et le ras du sol

Le hibou se tient le plus souvent sur les plus hautes branches, mais il sait se faire rapidement proche de la vie menacée au sol : œufs de caille ou de perdrix, jeunes pousses de blé ou d’avoine convoitées par le mulot qui approche, poussins menacés par la belette qui s’enhardira tantôt dans le poulailler…

Et dans la même perspective, on peut aussi évoquer cet homme qui s’appelle Jésus, dans les Évangiles, rendu loin dans son cheminement intérieur – lui qui sonde la hauteur et la profondeur du mystère de Dieu – mais qui sait en même temps se faire proche et s’attabler avec les gens broyés par les préjugés et les autres oppressions des rongeurs sociaux (Mc 2, 15-16).

Hibou, mon frère, vienne le jour où je te ressemblerai davantage!

L’enfant oublié

Silence obligé d’un dimanche solitaire, un silence à remplir ou à écouter, laisser aller les pensées, les offrir au vent, écouter ce qui vient et entendre ce que le bruit enterre.

Marcher dans la nature, écouter les oiseaux qui ne chantent que des sons joyeux et se laissent flotter au gré du vent. Traverser un ruisseau, voir une grenouille étendue sur le dos qui accueille le soleil en plein cœur.

Marcher en silence dans la montagne et entendre craquer les très vieux arbres qui nous saluent en passant. Marcher encore un peu et trouver un lac silencieux, caché à l’ombre des bouleaux qu’on découvre dans toute sa somptuosité. Un lac à se mirer, à se regarder vraiment et voir son cœur d’enfant qui chuchote des mots d’amour dans le vent.

Bonjour, dit le cœur d’enfant. Je suis si content de te retrouver, tu as traversé beaucoup de pays sans moi. J’aimerais te serrer fort contre moi et te dire combien je t’aime. J’aimerais te tenir la main pour toujours et marcher avec toi dans tous les chemins de ta vie. J’aimerais découvrir avec toi le monde et te montrer toutes les possibilités de ta vie. Si tu me laisses parler, je t’aiderai et tu seras heureux.

Et le cœur d’enfant parlait, racontait des histoires de vie et dit tout ce qu’il savait de l’être venu le rencontrer. L’être l’écoutait avec émerveillement, surpris de retrouver son cœur d’enfant sur ce lac au sommet de la montagne.

C’est vrai, dit-il, je t’avais oublié. Comment ai-je pu faire cela? Comment ai-je pu m’en aller sans toi et croire que je suis plus grand que toi?

Ça ne fait rien, dit l’enfant, l’important est que tu m’aies retrouvé et que nous puissions continuer la route ensemble. Il te fallait juste un peu de silence pour m’entendre et un lac dans la montagne pour me voir. Maintenant que tu connais le silence, tu pourras toujours m’entendre. Je serai toujours là pour toi.

L’être prit la main de l’enfant et redescendit la montagne avec lui. L’enfant si heureux de lui tenir la main était bavard et lui racontait plein de choses sur l’être, lui rappelant de beaux souvenirs.

– Te souviens-tu quand tu étais petit comme tu aimais aller jouer au bord du ruisseau et trouver des grenouilles, jouer à cache-cache avec elles et faire croa, croa, comme elles? L’être rit.

– Te souviens-tu comme tu aimais chanter parce que tu avais l’impression d’exprimer toute la vie en toi? L’être sourit et se sentit rempli.

– Te souviens-tu des jours entiers passés à écouter de la musique et à écrire de la poésie? L’être s’émerveillait.

– Te souviens-tu comme tu aimais te retrouver avec quelques amis et discuter de la vie, donner ton opinion sur tout? L’être fut touché.

– Te souviens-tu comme tu aimais jouer avec les chiens et courir avec eux, les prendre par le cou pour te réchauffer? L’être se sentit réconforté.

– Te souviens-tu comme tu aimais te moquer en imitant les gens? L’être rit à nouveau.

– Combien tu aimais lire des histoires et en raconter…

À mesure que l’enfant lui racontait toutes ces choses qu’il aimait, l’être fut touché en plein cœur et se sentit renaître à chaque souvenir. Il renaissait en lui dans son cœur d’enfant et s’unissait à lui. Dans les jours et les mois qui suivirent, l’être fit tout ce qu’il aimait, ce qu’il avait oublié et trouva que le silence était merveilleux, car il entendait son cœur d’enfant qui lui apportait tout ce qu’il avait besoin pour exprimer la joie de sa vie et la réaliser.

Il remercia ce dimanche de silence qui avait parlé plus fort que le bruit et garda dans sa main pour toujours celle de l’enfant qui rayonnait en lui, et il en fut plus fort toute sa vie.